Sous le signe de l'opprobre
UNE DANSE, UN STYLE : LA DANSE ORIENTALE
Aurélie Louchart pour Evene.fr - Juin 2009
Les moins informés prennent la danse orientale pour une activité réservée aux enterrements de vie de garçon. Ceux qui le sont plus restent persuadés de la pratiquer quand ils bougent sur une
chanson de Faudel ou Khaled. Dans les deux cas, ils se trompent. La danse orientale est un art véritable qui se pratique uniquement sur une musique spécifique. Et son histoire est liée à une
constante méprise.
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"Vous faites de la danse du ventre pour exciter votre mari ?" A cette question condensant tous les clichés sur la danse orientale, Leila Haddad, chorégraphe et professeur au Centre de danse du Marais, se voit encore souvent confrontée. Une
vision en grande partie héritée de l'époque coloniale et qui nuit au développement d'un art pourtant millénaire, pratiqué dans tout le monde arabo-berbero-musulman.
Le choc culturel
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En 1798, lorsque Bonaparte débarque avec ses troupes au Caire, l'Europe est encore largement
marquée par un christianisme puritain. La danse est vue d'un très mauvais oeil ; le corps se doit d'être caché et ne peut s'exprimer librement. On appelle le bassin "partie honteuse". En
Polynésie, où la danse se joue dans cette zone, les missionnaires l'interdisent purement et simplement. De l'autre côté de l'océan, en Europe, les danses folkloriques laissent uniquement les
pieds s'agiter tandis que le reste du corps demeure parfaitement rigide, même corseté pour les femmes. Dans ce monde où la vision d'une cheville est le summum de l'érotisme, les soldats de
Bonaparte débarquent en Egypte et découvrent des demoiselles qui bougent chaque partie de leur corps. Le travail du bassin et du ventre s'avère approfondi, le nombre de mouvements de bras, de
tête, de déliés des doigts et des mains presque aussi incalculable. Les hommes, hypnotisés par le ventre ondulant et dénudé, n'en retiennent que cela, assimilant rapidement les danseuses à des
prostituées. Le nom "danse du ventre" apparaît, extrêmement péjoratif et uniquement utilisé dans le monde occidental.
Vous avez dit mépris ?
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A partir du milieu du XIXe siècle, l'orientalisme, la vision déformée du monde musulman qu'il corrobore sont à la mode. L'Europe oscille entre fascination et mépris de cette civilisation qu'elle
connaît mal. Grâce aux "danseuses du ventre", les pavillons égyptiens et maghrébins tiennent le haut de l'affiche lors des expositions universelles. Les danseuses sont parfois des
immigrées recrutées à quelques rues de là et n'ayant jamais pratiqué la danse orientale mais, peu importe, le peuple veut voir des ventres s'agiter, on lui en donne. La danse devient un
"numéro comique obligé" (1) et de plus en plus dénudé. Les Européens qui se rendent sur place n'ont pas une image plus exacte de la réalité puisqu'ils ne côtoient pas les autochtones, et
ne voient pas la danse pratiquée dans les familles, mais plutôt dans les maisons closes.
Dans tous les cas, le regard de l'Européen reste méprisant, comme en témoignent de nombreux textes de l'époque : "La danse est peu élégante. Elle consiste en un tremblement très rapide des
hanches d'un côté vers l'autre." (2), "Elles dansent, se tordent, frissonnent avec des palpitations de vertiges et secouent leurs seins lourds, sans changer de place, en contemplant
leur propre ventre épileptique jusqu'à ce que l'agonie du spasme les fasse s'agenouiller pour tomber convulsives, les yeux chavirés." (3) Fatigué de cette image déplorable, le
gouvernement égyptien envisagera même dans les années 1950 d'interdire la pratique de la danse dans les lieux publics, pour finalement se contenter de rendre illégal pour quelques années le fait
de danser sans avoir le ventre couvert.
Le coup du siècle
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Si elle n'est plus frappée d'opprobre, la danse orientale reste aujourd'hui encore associée à la sexualité en Occident. Dans '211 idées pour devenir une fille brillante' publié en 2008 chez
Marabout, le chapitre "Tout ce que vous devez savoir pour être une vraie catin" s'ouvre ainsi sur la danse du ventre. (4) On entend plus généralement qu'elle permettrait aux femmes d'être de
bonnes maîtresses. S'il est vrai que la pratique de la danse orientale permet d'être plus à l'aise dans sa sexualité, c'est parce que sa pratique permet une plus grande harmonie avec son
corps. Mais cette logique est valable dans le cas de toutes les danses. L'impression qu'elle est plus sexualisée que les autres est, selon Leila Haddad, toute relative : "Il y a
différentes façons d'aborder le corps et la féminité. Ici, les gens sont émoustillés quand quelqu'un bouge un peu le bassin, mais les filles se baladent à moitié nues dans les rues et ça laisse
tout le monde indifférent. A l'inverse, j'ai emmené une amie palestinienne voir un ballet à l'Opéra de Paris. On voit la forme du sexe des hommes, les femmes portent des justaucorps et lèvent la
jambe… Elle est sortie extrêmement choquée." Lire la suite de Sous le signe de l'opprobre »
(1) Suzanne de Soye, 'La Danse orientale et ses accessoires', Suzanne de Soye, 1999.
(2) EW Lane, 'The Manners and Customs of the Modern Egyptians', Cosimo Classique, 2005 (première publication : 1836).
(3) Enrique Gomez Carillo, 'Quelques petites âmes d'ici et d'ailleurs', Sansot, 1904.
(4) Bunty Cutler, '211 idées pour devenir une fille brillante', Marabout, 2008.Des origines sacrées
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Deux facettes
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Art millénaire loin de se limiter à quelques mouvements de bassin (une heure de cours prouvera aux plus sceptiques que danser l'orientale nécessite un véritable apprentissage), la danse orientale fait partie du patrimoine culturel de 250 millions d'âmes. Tout un monde arabo-berbero-musulman mis au ban des salles de théâtre. Le premier pas vers la réussite d'une France multiculturelle pourrait être de ne pas ignorer un pan entier du patrimoine de l'une de ses communautés.
Aurélie Louchart pour Evene.fr - Juin 2009
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